Libre-échangisme: la tentation du statu quo

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Lettre d’opinion parue dans La Presse, le 8 juin 2020 d’Hamid Benhmade, coordonnateur du Réseau québécois sur l’intégration continentale, en réplique à la série d’articles de Michel Poitevin et Luc Vallée publiés dans La Presse : « La sécurité offerte par le protectionnisme est une illusion », 25 mai 2020; « La tentation du protectionnisme : les indéniables bénéfices des échanges et des avantages comparés », 26 mai 2020; « Il faut renforcer les chaînes d’approvisionnement mondiales , 27 mai 2020; « L’évolution de la balance commerciale est muette quant aux bénéfices du libre-échange », 28 mai 2020.

Bâtir un monde post-pandémie, qui soit plus juste, plus vert et plus prospère, passera nécessairement par la rupture avec le libre-échangisme. À l’ère de la Covid-19, n’est-il pas temps de battre en brèche l’idéologie libre-échangiste et de remplacer le libre-échange par le juste échange ? Voici notre lettre publiée sur La Presse, en réponse à une série d’articles sur la tentation du protectionnisme, présentés du 25 au 28 mai.

Une lettre ouverte en quatre temps, c’est plutôt exceptionnel. Quatre jours d’affilée, encore plus. Tout cela pour discréditer un appel de plus en plus entendu ces jours-ci : soit fabriquer davantage de produits chez nous. C’est carrément du jamais vu. Michel Poitevin et Luc Vallée, auteurs de cette série, concluent en espérant avoir démontré que « le protectionnisme est un danger plutôt qu’une opportunité ».

Ils ont fait la preuve que les partisans du libre-échange sont prêts à déformer la réalité pour que rien ne soit changé au modèle qui s’est imposé un peu partout de par le monde depuis le milieu des années 80. Un modèle qui s’est imposé, faut-il le rappeler, sous la pression d’organismes comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce, et qui a contribué à discréditer le rôle de l’État, au creusement des inégalités et à une crise écologique sans précédent.

Bien que plusieurs des arguments invoqués par les auteurs soient spécieux, nous n’avons pas l’espace ici pour répondre à chacun d’entre eux. Ce qui est frappant dans leur argumentaire, c’est qu’ils ne parlent que de l’échange des marchandises et des services. Bien sûr, les accords s’appellent de libre-échange, mais il s’agit d’un mot paravent, qui cache en fait beaucoup d’autres aspects plus importants que la réduction des barrières tarifaires. D’ailleurs, quand on analyse de près les accords, on se rend compte que les tarifs étaient peut-être nombreux entre les pays signataires, mais qu’ils étaient déjà extrêmement bas dans l’immense majorité des cas.

Affirmer que le libre-échange conduit inéluctablement à la prospérité pour tous les acteurs impliqués est éminemment réfutable. Historiquement, entre 1840 et 1945, le libre-échange fut profitable d’abord et avant tout aux puissances coloniales. Aujourd’hui, il a indéniablement contribué à accentuer les écarts de richesses entre les pays, et au sein de tous les pays, écarts qui augmentent presque inéluctablement d’année en année.

Aucun mécanisme de distribution des revenus n’est prévu dans les accords de libre-échange. Au contraire, le libre marché favorise l’expansion d’entreprises transnationales ultrapuissantes, qui se trouvent en situation de monopole ou d’oligopole, et qui contrôlent ainsi les marchés et les prix.

De plus, le libre-échange s’est révélé catastrophique pour l’environnement, par des déplacements extrêmes de marchandises, par la déréglementation conséquente à la signature des accords, par l’encouragement à produire en grande quantité pour l’exportation, notamment dans le secteur de l’agriculture.

À l’heure des changements climatiques, Poitevin et Vallée évacuent tout simplement le problème en disant qu’il faut se contenter de donner un prix au carbone et avoir recours à une technologie aussi discutable que la capture du carbone.

De plus, ce n’est pas principalement pour réduire les tarifs que les accords de libre-échange modernes sont négociés. Quand on les décortique, on constate qu’ils concernent aussi la protection des investissements étrangers, le monopole prolongé sur les droits de propriété intellectuelle, le rétrécissement du rôle de l’État, la possibilité des entreprises d’intervenir sur les réglementations qui les concernent (par ce qu’on nomme la « coopération réglementaire »).

Dans la plupart de ces accords, les entreprises acquièrent le droit de poursuivre les gouvernements étrangers qui adoptent des mesures susceptibles de nuire à leurs profits, même si ces mesures visent à protéger la population ou l’environnement. Qui plus est, ces poursuites se font devant des tribunaux privés créés par l’accord, pas devant les tribunaux nationaux, et ils sont composés d’arbitres qui ont tout intérêt à ce que les entreprises gagnent leur cause s’ils espèrent être nommés arbitres à nouveau. Ce système biaisé à la base se nomme le mode de règlement des différends entre un investisseur et un État (RDIE). Après avoir proliféré un peu partout sur la planète, le RDIE est depuis longtemps remis en cause par le Réseau québécois sur l’intégration continentale (RQIC) et les autres réseaux semblables. Des gouvernements commencent maintenant, après avoir été l’objet de poursuites, à exiger que certains accords dont ils étaient signataires ne soient pas renouvelés (notamment l’Inde, l’Afrique du Sud et l’Australie).

En encourageant la mobilité de la main-d’œuvre et en mettant en compétition les lois du travail entre les pays, on met en concurrence les travailleurs et les travailleuses d’un pays contre ceux et celles de tous les autres pays signataires de l’accord, ce qui mène à un nivellement par le bas des lois sociales, du travail et de protection de l’environnement, de peur de « perdre » des investissements.

Poitevin et Vallée s’obstinent à défendre des idées qui échappent à l’épreuve des faits. Non, le libre-échange n’a pas extirpé des milliards de personnes de la pauvreté. Non, le protectionnisme n’a pas causé la débâcle boursière de 1929. Non, le libre-échange ne cherche pas tant les « avantages comparés » que de fabriquer le produit là où il permet de réaliser le plus de profit, peu importe les externalités ainsi que les conséquences pour l’environnement et pour les travailleurs et travailleuses. Pour le RQIC et ses organisations membres, il est plus que temps de corriger le tir devant une pareille rhétorique.

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